~ Lune aveugle ~ Une étrange histoire.

05/05/2001

La silhouette ne bougeait pas. Prise dans le carcan d'un immobilisme parfait, manifestement insouciante de l'intempérie.

De la lointaine abysse d'insensibilité où je me trouvais alors, j'eus la profonde certitude que l'individu me regardait. Je sentais, bien que ne les voyant pas, ses yeux sombres me fixer avec une acuité de félin, avec une précision de prédateur.

La pluie, le monde, loin, et ses yeux sombres, noirs comme l'encre, qui me fixait de l'autre côté de l'abîme... et la lune pour témoin, l'oeil du puits, loin au-dessus...

Une main s'est posée sur mon épaule, me tirant instantanément hors de ma transe catatonique. J'aurais poussé un hurlement de terreur si mes poumons n'avaient pas été presque vide d'air - seigneur, j'avais presque cessé de respirer ! -, et ne fit qu'hoqueter pathétiquement de surprise en sursautant violemment.
" Monsieur N ? " dit une voix familière dans mon dos, alors que j'amorçais un volte-face que je ne pus finir.
Je fus pris d'un intense vertige et des taches noires se mirent à danser devant mes yeux ; je titubais et manquer de tomber.
" Hey ! ! "
La même main vint me soutenir par l'épaule alors que je m'appuyais contre le mur, auquel je m'adossais finalement. La tête me tournait et je haletais comme un plongeur de retour à la surface après une apnée trop prolongée.
" Seigneur mais vous n'allez pas bien du tout ! Je vais appeler une ambulance ! "
Tentant tant bien que mal de retrouver mon intégrité physique, je fis un effort pour répondre quelque chose, car je n'avais pas la moindre envie de passer la soirée aux urgences.
J'avais reconnu la voix : c'était monsieur B, mon voisin du dessous. Un vieil homme qui vivait seul au premier étage avec son chat, quelqu'un qui n'était guère bavard et avec qui je n'avais jamais échangé plus que des politesses et banalités. Il était très gentil et toujours prêt à rendre service, parfois trop d'ailleurs.
Penché en avant, je levais une main, l'autre appuyée sur ma cuisse, pour lui faire signe que ce n'était pas la peine.
" Ca va aller " dis-je d'une voix qui me sembla terriblement étrangère. " Je me sens mieux. "
Et c'était vrai. Je recouvrais doucement mes esprits et l'étourdissement se dissipait.
" Vous êtes sûr ? " demanda-t-il.
" Vous n'avez vraiment pas l'air bien ! Je descendais jeter mes ordures et je vous ai vu sous le porche, là, tournant le dos à la porte et l'air de chercher quelque chose dans votre poche. Je me suis dit que vous aviez du oublier vos clés et je suis donc venu vous ouvrir ! Mais quand je vous ai salué, vous n'avez pas réagis, alors je me suis demandé si vous alliez bien..."
Je me suis remis debout, et regardais le vieil homme au visage plissé arborant un air inquiet.
" Merci monsieur B." lui dis-je gentiment tentant d'esquisser un pâle sourire " Je ne sais pas ce qui m'a pris. Un malaise probablement, du au stresse, vous savez ce que c'est... et puis je n'ai pas beaucoup mangé ce midi."
Il m'observa un instant, semblant me mettre au défit de vaciller encore une fois. Un instant, j'eus l'impression étrange qu'il savait ce qui s'était passé, qu'il savait ce que j'avais ressenti et vu.
Puis il haussa ses épaules maigres et leva les mains.
" Ben alors si vous le dites ! "
Il me fit signe de rentrer de la main
" Allez, venez donc, ne restez pas sous ce porche vous devriez rentrer vite chez vous et avalez quelque chose avant d'aller vous reposer ! Ah, c'est cette vie de fou que les gens mènent aujourd'hui..."
Me tournant le dos, il se dirigea vers l'escalier pour rentrer chez lui. "Passez une bonne soirée tout de même!" me lança t'il.
Avant de suivre son conseil et de lui emboîter le pas, je tournais la tête et jetais un coup d'oeil au champ, à l'endroit ou j'avais aperçu la silhouette immobile.

Bien sûr, elle n'y était plus.

La pluie, toujours, encore, et la lune qui disparaissait lentement derrière un nuage, mystérieuse escamoteuse, étrange magicienne. Un frisson glacial me chatouilla le dos, m'incitant à ne pas traîner plus que de raison dans les parages.
Je pris le conseil au sérieux et rentrais prestement sans attendre une seconde de plus, avant de refermer la porte de verre derrière moi.

Après avoir dîné, je suis allé à la fenêtre pour regarder dehors.
Une voiture passa doucement. La pluie avait cessé et les nuages s'étaient un peu éparpillés, laissant la place à quelques étoiles timides et palpitantes. Je ne vis personne dans la rue. Quelques lumières aux fenêtres du bâtiment d'à côté, quelques silhouettes vagues, s'affairant. Les éclats bleutés de postes de télé allumés dans de sombres pièces.
Sur la chaîne Hi fi, Massive Attack parlait de Larmes tombantes, emplissant l'air de mélodie feutrée et apaisante.
Apaisante, mais ne répondant pas aux questions que je me posais.

Je n'avais cessé de repenser à ce qui s'était passé.
En rentrant, j'étais allé par curiosité prendre ma température avec un petit thermomètre frontal, mais tout était normal. Pourtant, l'homme qui me regardait dans la glace arborait un air livide et fatigué. J'avais pris une douche brûlante, préparé à manger, avais dîné en tentant de suivre vainement les informations télévisées - cette silhouette qui revenait sans cesse dans mon esprit, et ses yeux que je n'avais pu voir - et avais terminé cette soirée morose en faisant rapidement la vaisselle.
Sans trouver d'explications, malgrès mes tergiversations incessantes.

Ce qui s'était passé n'avait RIEN de normal, n'avais RIEN de commun.

J'avais brusquement plongé dans une abîme proche, je n'en doute pas une seule seconde, de la mort, et avait aperçu une silhouette
(la Mort elle même ?)
étrange et décalée qui s'était évanouie comme par enchantement, après m'avoir fixé comme si j'étais sa prochaine victime.

J'ai du vérifier la porte et les fenêtres plusieurs fois avant d'aller me coucher ce soir là ; et le sommeil s'est un peu laissé désirer. Mais finallement, il a fini par céder et par venir me trouver.

Ce fut une nuit sans rêve, grise.

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